
À Mennecy, il ne fallait pas se fier à la façade tranquille de la salle. À l’intérieur, That’s My Jam s’apprêtait à transformer la soirée en véritable cérémonie électrique, quelque part entre la grand-messe hard rock et la réunion de famille survitaminée. Ici, on ne vient pas simplement enchaîner des reprises : on vient défendre un héritage, célébrer un répertoire, et prouver — une fois encore — que le live reste l’ultime terrain de vérité. Le principe est connu, mais toujours aussi redoutable : des dizaines de musiciens, des formations montées spécialement pour un titre ou deux, et un répertoire puisé dans les fondations du rock et du heavy metal. Chaque line-up n’a que quelques minutes pour imposer sa marque, installer son groove, capturer la salle et transmettre le relais sans laisser retomber la pression. Le défi est immense. Il exige précision, humilité et une capacité d’adaptation que seuls les musiciens aguerris possèdent réellement. Dès les premiers riffs, le ton est donné. Les guitares ne cherchent pas la sophistication inutile : elles veulent mordre. Attaques franches, amplis poussés juste ce qu’il faut pour obtenir ce grain légèrement granuleux qui fait vibrer les harmoniques, soli construits avec sens plutôt qu’avec démonstration. La section rythmique, elle, joue un rôle crucial : basse solide, ronde, mais définie, batterie ferme, jamais envahissante. Le socle est là, indiscutable, et c’est sur cette fondation que les chanteurs peuvent s’élancer sans retenue.
Dès les premières notes, on comprend que le public ne sera pas spectateur, mais acteur de la soirée. Les riffs de guitare frappent avec précision, sculptés par des musiciens qui ne cherchent pas l’effet gratuit, mais la puissance, la densité et la clarté. Les solos sont pensés comme des ascensions progressives, construits sur le dialogue avec la section rythmique, où la basse maintient une assise solide tandis que la batterie, en synchronisation parfaite, pousse les titres vers une intensité qui semble toujours légèrement supérieure à celle attendue. Chaque morceau est un terrain de jeu collectif où les lignes individuelles s’imbriquent pour créer une texture sonore dense et vivante. On sent que les musiciens connaissent l’importance de chaque détail : un bend trop court, un décalage dans le rythme ou un break mal anticipé et l’illusion du show se brise. Ici, tout doit être précis, mais en même temps organique, vivant.
Ce qui frappe particulièrement, c’est la cohésion immédiate entre des artistes qui, pour beaucoup, ne se connaissent que depuis quelques heures ou qui se sont croisés seulement virtuellement lors de la préparation des morceaux. Les deux mois de travail préalable, à distance, ont servi à caler les tonalités, les tempos et les harmonies vocales, mais sur scène, c’est une tout autre histoire. Les regards échangés, les mouvements d’épaule ou de tête, les sourires furtifs deviennent des signaux essentiels. Il y a un véritable langage non verbal qui s’installe en une fraction de seconde, et qui permet à chaque line-up de fonctionner comme un tout, malgré la brièveté de sa formation. C’est ce mélange de préparation et d’instinct qui donne à That’s My Jam son parfum si particulier : chaque morceau semble à la fois connu et inédit, respectant le classique tout en le réinventant dans l’instant.
Le public, de son côté, ne se contente pas d’applaudir. Il participe, il vit le concert. Les refrains sont repris en chœur, les bras se lèvent au rythme des breaks, les applaudissements ponctuent les phrases avec une précision qui rivalise presque avec celle des musiciens. On sent que l’expérience collective est au cœur de l’événement : le concert n’existe pas seulement pour ceux qui jouent, mais pour tous ceux qui vibrent en symbiose avec eux. Cette interaction constante, cette énergie qui circule de la scène vers la salle et de la salle vers la scène, transforme la musique en un événement quasi physique, palpable, où le rock devient presque une force naturelle capable de déplacer les corps et d’embraser les esprits.
À mesure que la soirée progresse, l’intensité ne faiblit jamais. Bien au contraire, elle monte, cumulant les passages et les riffs comme autant de couches d’électricité et d’émotion. Les musiciens, malgré la fatigue inévitable et les cordes chauffées par des heures de jeu, trouvent toujours l’énergie pour donner un peu plus. Les refrains sont plus puissants, les breaks plus dramatiques, les soli plus expressifs, et même les transitions les plus délicates sont gérées avec la précision d’un chef d’orchestre. L’expérience est à la fois collective et individuelle : chacun donne le meilleur de lui-même pour soutenir l’ensemble, mais chaque phrase, chaque mouvement, chaque note reste marquées par la personnalité de celui qui la joue. Quand le dernier accord s’éteint, il ne s’agit pas simplement de la fin d’un concert. C’est une libération collective, une explosion d’énergie retenue qui transforme la salle en un espace où l’histoire racontée par le rock semble suspendue dans le temps. Les applaudissements durent longtemps, nourris par le sentiment d’avoir participé à un moment rare, presque mythique, où le rock, dans toute sa puissance et sa tradition, a trouvé un terrain d’expression parfait. That’s My Jam à Mennecy ne se contente pas d’aligner des titres célèbres : il rappelle, dans sa spontanéité maîtrisée et son énergie irrépressible, pourquoi la musique live reste irremplaçable et pourquoi le rock, même aujourd’hui, continue de fasciner et de transporter ceux qui s’y abandonnent.
Pour compléter ce report, nous avons demandé à notre collaborateur, François Grille, de nous livrer son ressenti de l’intérieur. Bassiste d’un soir sur cette édition, le membre éminent de Mister Lizzy a accepté de nous partager son témoignage avec la spontanéité et la passion qu’on lui connaît. Entre préparation à distance, montée d’adrénaline en coulisses et pression des premières mesures, il raconte de l’intérieur ce que représente une telle machine live, où chaque musicien n’a que quelques minutes pour être immédiatement au niveau, envoyer du lourd et faire monter la température d’un cran supplémentaire.
« C’est la sixième ou septième fois que je participe à cette grand-messe, j’ai arrêté de compter. Autant dire que je commence à connaître la mécanique par cœur. Parmi la centaine de musiciens invités, j’ai eu le plaisir de retrouver deux membres de Mister Lizzy : Serge Coelho à la guitare et Emmanuel Pitchelu au chant. Toujours rassurant d’avoir des repères solides dans ce genre de configuration où tout peut aller très vite. Pour ma part, j’ai été retenu sur deux classiques taillés pour le live : Princess Of The Night de Saxon et Livin’ After Midnight de Judas Priest. Pour l’occasion, j’ai ressorti la basse. Retour aux quatre cordes, aux fondamentales qui claquent et aux lignes qui portent le riff. Ça faisait un moment que je n’avais pas tenu ce rôle, et retrouver cette sensation physique — le médiator qui accroche la corde, le bas du spectre qui pousse derrière la batterie — a été un vrai plaisir. Sur ce type de répertoire, la basse n’est pas là pour faire de la figuration : elle doit verrouiller le groove, soutenir les guitares et donner cette assise massive qui fait décoller le refrain. On a découvert les line-ups morceau par morceau à l’avance, ce qui permet d’anticiper les équilibres : qui prend les harmonies, comment se répartissent les parties de guitares, quel son adopter pour éviter la bouillie en façade. J’en connaissais déjà une bonne moitié, les autres, parfois, je les ai rencontrés le jour J, en loge, juste avant de monter sur scène. Classique. Deux mois de préparation à distance, par messagerie : choix de la version (intro longue ou radio edit ?), tempo exact pour ne pas se marcher dessus, tonalité adaptée au chanteur, placement des chœurs, et surtout définition précise des débuts et des fins. Sur scène, un morceau mal démarré ou mal conclu, ça ne pardonne pas. Il faut que ça frappe dès la première mesure et que la dernière note soit nette, assumée, presque théâtrale.
Le jour J, tout s’accélère. On se retrouve en coulisses pendant que le line-up précédent termine son titre, on check l’accordage en vitesse, un dernier regard pour valider le décompte, et on monte. Pas de balance perso, pas de filet de sécurité. Décompte baguettes, et c’est parti. Il faut être immédiatement dedans : tempo verrouillé, dynamique en place, regard connecté avec le batteur. Sur Princess Of The Night, ça doit galoper sans s’emballer, mais sur Livin’ After Midnight, il faut ce côté direct, presque insolent, qui fait lever les bras dès le premier refrain. Parce que That’s My Jam, ce n’est pas un simple bœuf. C’est un show. Les enchaînements doivent être fluides, les plateaux techniques rodés, les changements rapides efficaces. Chaque line-up a la mission implicite de faire monter la température d’un cran supplémentaire. Il faut envoyer, mais envoyer propre. De l’énergie, oui, mais maîtrisée. Le public le sent immédiatement.
Au final, un énorme kiff de musicien : l’adrénaline du live, la concentration extrême sur les premières mesures, la satisfaction quand tout s’emboîte parfaitement, et cette complicité quasi instantanée qui peut naître entre musiciens qui, parfois, se découvrent à peine. Une ambiance de feu, des regards qui en disent long, et cette sensation grisante d’avoir tenu la baraque ensemble pendant quelques minutes intenses. Une dinguerie, oui — mais une dinguerie parfaitement orchestrée. »
En quittant la salle de Mennecy, on réalise que That’s My Jam n’était pas simplement un concert, mais un moment où le rock a pris toute sa dimension : à la fois brut et sensible, collectif et intime. Chaque riff, chaque solo, chaque nuance dans le jeu des musiciens a porté l’empreinte de leur passion, et la salle, vibrante, a absorbé chaque souffle, chaque silence, chaque explosion sonore comme une expérience partagée. Ce soir-là, le public n’a pas seulement écouté de la musique : il a vécu la puissance et la fragilité du rock dans sa forme la plus pure, et cette énergie, qui reste longtemps après les lumières éteintes, rappelle que le live est irremplaçable, que le rock est vivant, et que, tant que des guitares hurleront sur scène, cette flamme ne s’éteindra jamais.
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