
En 1985, la guitare électrique vit un moment étrange. Les années 70 ont laissé derrière elles les grandes icônes, les années 80 ont vu naître la virtuosité flamboyante, mais l’instrument lui-même semble figé. Les superstrats existent, certes, mais elles ne sont encore que des variations timides sur des modèles anciens. Les fabricants américains hésitent à bousculer leurs traditions, les japonais innovent mais manquent encore d’une figure capable d’incarner leur audace. Et c’est précisément à ce moment-là qu’un jeune musicien au sourire tranquille et au cerveau en ébullition s’apprête à changer la donne. Steve Vai, fraîchement sorti de l’aventure Frank Zappa, est un guitariste qui ne se contente pas de jouer : il imagine, il conçoit, il rêve. Il pense la guitare comme un organisme vivant, un outil expressif qui doit suivre la moindre intention de son corps. Lorsqu’il rejoint David Lee Roth suite à son départ de Van Halen, il sait qu’il doit frapper fort. Il lui faut une guitare qui ne ressemble à rien, capable de supporter des vibratos extrêmes, des harmoniques impossibles, des glissés vertigineux. Une guitare qui n’existe pas encore.
C’est dans cette tension, entre ambition artistique et limites techniques, que naît l’idée d’un instrument nouveau. Et quelque part au Japon, chez Hoshino Gakki, une équipe d’ingénieurs observe attentivement ce musicien qui semble vouloir repousser toutes les frontières. Ils comprennent avant tout le monde que Vai n’est pas seulement un virtuose : c’est un créateur. Et qu’il leur faut absolument travailler avec lui.
Lorsque Vai et Ibanez se rencontrent, ce n’est pas un simple accord commercial. C’est une collision créative, presque chimique. Vai arrive avec des idées qui feraient fuir n’importe quel fabricant conservateur : un manche plus fin que tout ce qui existe, un accès aux aigus totalement libéré, un vibrato qui ne bronche pas même sous la torture, un corps sculpté pour épouser le mouvement du musicien, et surtout une esthétique flamboyante, presque théâtrale. Là où d’autres auraient répondu que ce n’était pas raisonnable, Ibanez répond qu’il faut essayer. Les ingénieurs japonais comprennent immédiatement que Vai ne cherche pas une guitare pour jouer vite, mais une guitare pour jouer libre. Ils voient en lui un artiste qui veut repousser les limites physiques de l’instrument, et ils décident de l’accompagner dans cette quête. Les premiers échanges sont intenses, précis, passionnés. Vai décrit des sensations, des besoins, des visions. Les ingénieurs traduisent ces intuitions en plans, en prototypes, en expérimentations et ce en un temps record !
Très vite, une dynamique s’installe : Vai propose, Ibanez réalise, Vai teste, Ibanez ajuste. Ce n’est plus un musicien et une marque. C’est une équipe. En cette fin d’année 1986, la guitare moderne commence réellement à prendre forme !
Les premiers prototypes de ce qui deviendra la JEM ressemblent à des créatures hybrides, mi-instrument, mi-expérience scientifique. Vai découpe, perce, lime, repeint. Il veut une guitare qui soit à la fois un outil, une arme et une extension de sa personnalité. C’est dans ce chaos créatif que naissent les idées les plus iconiques. Le Monkey Grip, cette poignée absurde et géniale, apparaît presque comme une blague, mais Vai y voit un moyen de saisir la guitare comme un sabre. Le Lion’s Claw, cette cavité béante sous le vibrato, permet des plongeons impossibles, des effets qui n’existaient dans aucune guitare de série. Le manche, futur Wizard, devient une prouesse d’ingénierie : fin, rapide, stable, pensé pour la précision extrême. Les couleurs fluorescentes, quant à elles, ne sont pas un caprice esthétique : elles incarnent la volonté de Vai de faire de la guitare un objet scénique, un symbole visuel aussi fort que sonore.


Chaque prototype est testé sur scène, en studio, dans des conditions extrêmes. Vai joue fort, très fort. Il veut une guitare qui survive à son jeu. Ibanez suit, note, ajuste, renforce. Et petit à petit, la JEM prend forme, chaque idée, même la plus folle, peut devenir réalité !
La JEM n’est pas une guitare améliorée. C’est une guitare réinventée. Le manche Wizard change la manière de jouer : il permet une vitesse et une précision inédites. Le vibrato Edge, inspiré du Floyd Rose mais optimisé, devient une référence absolue pour les plongeons extrêmes. Le corps sculpté offre une ergonomie jamais vue, permettant au musicien de se mouvoir librement sans lutter contre l’instrument. Vai impose aussi une philosophie nouvelle : la guitare doit être expressive, presque vocale. Elle doit pouvoir murmurer, crier, pleurer, rire. Elle doit être capable de suivre la moindre intention du musicien, même la plus improbable.
Les ingénieurs d’Ibanez comprennent que Vai ne veut pas une guitare pour impressionner. Il veut une guitare pour raconter. Et cette vision devient la signature de la JEM. Début 87, l’instrument est presque prêt. Il ne manque plus qu’un dernier test : la scène mondiale.
Sur scène avec David Lee Roth, Vai met les prototypes à l’épreuve. Les vibratos sont martyrisés, les manches chauffent, les micros hurlent. Vai raconte souvent qu’il jouait comme s’il essayait de casser l’instrument, juste pour voir jusqu’où il pouvait aller. « Si elle survit à ça, elle survivra à tout. » Et la guitare survit !
C’est la validation ultime. Les ingénieurs d’Ibanez reçoivent des retours précis, parfois brutaux, mais toujours visionnaires. Ils ajustent encore, peaufinent, renforcent. A cette époque, la JEM n’est pas encore commercialisée, mais elle existe. Elle respire. Elle attend son entrée dans l’histoire. Et personne ne le sait encore, mais cette guitare va changer le paysage musical pour les décennies à venir.
Lorsque la JEM sort officiellement en 1987 au Namm de juin, le monde comprend enfin ce que Vai et Ibanez ont créé. Une guitare futuriste, audacieuse, technique, flamboyante. Une guitare qui n’a peur de rien. Elle devient immédiatement un symbole : celui de la virtuosité moderne, du shred, de la scène, de la liberté totale. La JEM n’est pas seulement un instrument. C’est une déclaration. Elle affirme que la guitare peut être autre chose qu’un héritage : elle peut être une invention. Et cette invention ouvre une porte que personne n’avait osé franchir. La JEM devient un mythe instantané, un objet de désir, un modèle fondateur. Et derrière elle, une nouvelle génération de guitaristes se met à rêver plus grand.

Ibanez comprend vite que la JEM est trop extrême pour être la guitare de tout le monde. Il faut une version plus accessible, plus sobre, mais qui garde l’ADN Vai : le manche Wizard, l’ergonomie moderne, le vibrato Edge, la philosophie de vitesse et de confort. C’est ainsi que naît la RG, en 1987. Une JEM sans Monkey Grip, sans couleurs folles, mais avec la même âme. La RG devient la guitare des shredders, des métalleux, des studios, des scènes du monde entier. Elle incarne l’idée que la modernité peut être démocratique.
Et en 2027, elle fêtera ses quarante ans. Quarante ans d’héritage. Quarante ans de passion. Quarante ans de musique. Quarante ans d’une idée née dans la tête d’un musicien qui refusait les limites, et réalisée par une équipe japonaise qui a osé le suivre jusqu’au bout. Mais évidemment nous y reviendrons en grandes pompes l’année prochaine !
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Avant la JEM, Ibanez est une marque respectée, mais encore perçue comme un outsider dans le marché mondial. Une marque japonaise qui a longtemps dû se battre pour exister dans un paysage dominé par les géants américains. Dans les années 70, Ibanez s’est fait connaître pour ses copies de grande qualité, ces fameuses « lawsuit guitars » qui ont failli lui coûter cher mais qui ont aussi prouvé une chose essentielle : les Japonais savaient faire des instruments aussi bons, parfois meilleurs, que ceux des Américains. Mais malgré cette réputation grandissante, Ibanez restait dans l’ombre. Une marque sérieuse, innovante, mais sans figure emblématique, sans identité forte, sans visage. Les guitaristes respectaient Ibanez, mais ils n’en rêvaient pas encore. La marque cherchait sa place, oscillant entre tradition et modernité, entre imitation et invention, entre prudence et audace. Dans les années 80, la concurrence est féroce. Kramer domine les charts grâce à Eddie Van Halen. Jackson et Charvel séduisent les métalleux avec leurs designs agressifs. ESP commence à attirer les artistes les plus extrêmes. Les superstrats envahissent le marché, et chaque marque tente de trouver la formule magique : un manche rapide, un vibrato stable, un look moderne. Ibanez innove, propose des modèles intéressants, mais rien qui ne fasse trembler les murs. Il manque un coup d’éclat, un geste fort, une guitare qui ne soit pas seulement bonne, mais révolutionnaire. Une guitare qui donne à Ibanez une identité, une voix, une esthétique. Une guitare qui fasse dire au monde : « Voilà ce que nous sommes. »
Ce coup d’éclat, ce sera Steve Vai. La rencontre entre Vai et Ibanez n’est pas seulement un partenariat artistique. C’est un pivot historique. Un moment où une marque en quête d’identité rencontre un artiste en quête d’un instrument impossible. Un moment où deux visions se croisent et se reconnaissent. Vai apporte à Ibanez ce qui lui manquait : un visage, une philosophie, une audace. Ibanez apporte à Vai ce que personne d’autre n’avait osé lui offrir : une liberté totale, une écoute absolue, une capacité à transformer ses idées les plus folles en réalité tangible.
La JEM devient immédiatement un symbole. Une guitare qui ose tout, qui casse les codes, qui mélange la rigueur japonaise et la flamboyance américaine. Une guitare qui dit : « Nous ne sommes plus des suiveurs. Nous sommes des inventeurs. » Et cette phrase, cette attitude, cette audace, repositionne Ibanez dans le marché mondial. La marque n’est plus un outsider. Elle devient une référence. Une marque moderne, innovante, visionnaire. Une marque qui n’a pas peur de prendre des risques, de bousculer les traditions, de créer des instruments qui ne ressemblent à rien d’autre.
Après la JEM, tout change. Les ventes explosent. Les artistes affluent. Les magazines parlent d’Ibanez comme de la marque du futur. La RG, héritière directe de la JEM, devient un standard mondial. Une guitare adoptée par les shredders, les métalleux, les studios, les scènes du monde entier. Une guitare qui incarne la modernité, la vitesse, la précision. Une guitare qui fait d’Ibanez la marque incontournable du rock moderne. Et ce n’est que le début. L’effet domino est immédiat. Joe Satriani rejoint la marque. Paul Gilbert suit. Puis viennent Korn, Meshuggah, Andy Timmons, Noodles, Munky, Head, Tosin Abasi, et tant d’autres. Ibanez devient la marque des guitaristes qui veulent aller plus loin, qui veulent repousser les limites, qui veulent un instrument qui ne leur dise jamais non.
Mais l’impact le plus profond est interne. La JEM change la manière dont Ibanez conçoit ses instruments. Elle installe une philosophie nouvelle : l’artiste n’est pas un client, c’est un partenaire. Un co-créateur. Un moteur. La marque adopte une approche « artistdriven design », où chaque modèle signature devient un laboratoire, une source d’innovation, un terrain d’expérimentation. Les ingénieurs apprennent à écouter différemment, à penser différemment, à créer différemment. Les gammes évoluent. Les priorités changent. Les investissements se déplacent vers la recherche, vers les matériaux, vers les vibratos, vers les manches. La culture interne se transforme. Ibanez devient une marque obsédée par l’innovation, par la précision, par la modernité.
Avant la JEM, Ibanez était une marque prometteuse. Après la JEM, Ibanez devient une légende. Une marque qui a trouvé sa voix, son identité, son esthétique. Une marque qui a compris que la guitare n’est pas seulement un instrument, mais un langage. Et que pour écrire une nouvelle langue, il faut parfois oser brûler l’alphabet.
Pour comprendre la naissance de la JEM, il faut comprendre Fujigen. Ce n’est pas une usine. C’est un temple. Un endroit où la sciure sent la discipline, où les machines chantent avec précision, où les ingénieurs parlent peu mais pensent beaucoup. Fujigen, c’est l’endroit où les idées deviennent du bois, du métal, du vernis, du son.
Quand Vai arrive avec ses idées folles, les ateliers Fujigen deviennent un laboratoire. Les ingénieurs testent des essences, des profils, des renforts. Ils passent des nuits à mesurer des centièmes de millimètre. Ils cherchent la limite, puis ils la dépassent. Ils testent des vibratos, des mécaniques, des micros. Ils cassent des manches, ils tordent des vibratos, ils brûlent des prototypes. Ils cherchent la perfection.
Voilà ce que ça fait d’être dans un atelier japonais à 3h du matin, avec un ingénieur qui vous regarde comme si vous veniez de lui demander de construire un avion en papier qui vole jusqu’à Osaka. Vous savez ce que c’est que de dire : « On pourrait essayer ça ? » et de voir un type noter, réfléchir, puis revenir deux jours plus tard avec un prototype qui dépasse ce que vous aviez imaginé.
Fujigen, c’est ça. Une obsession. Une religion. Une manière de faire les choses qui ne laisse aucune place au hasard. Pour la JEM, ils ont tout repensé. Le manche. Le vibrato. Le corps. Les cavités. Les couleurs. Les vernis. Les assemblages. Les contrôles qualité. Ils ont créé un instrument qui n’existait pas. Et ils l’ont fait avec une précision qui frôle la folie.
La sortie de la JEM en 1987 n’est pas seulement un événement musical. C’est un séisme culturel. Une guitare qui ose être jaune fluo, rose criard, verte radioactive, avec une poignée dans le corps et un vibrato qui semble prêt à exploser, ce n’est pas juste un instrument : c’est un manifeste. La JEM arrive dans un monde où la guitare électrique est encore dominée par des silhouettes classiques, des couleurs sages, des designs rassurants. Et soudain, voilà un objet qui semble sorti d’un dessin animé psychédélique, un truc qui dit : « Regardez-moi. Je suis là pour faire du bruit »
Les guitaristes comprennent immédiatement que quelque chose vient de changer. La JEM n’est pas seulement une guitare pour jouer vite. C’est une guitare pour jouer fort, pour jouer libre, pour jouer avec style. Elle devient un symbole de la virtuosité moderne, du shred, de la scène, de la liberté totale. Elle incarne une nouvelle génération de musiciens qui refusent les limites, qui veulent repousser les frontières, qui veulent faire de la guitare un art total.
Et puis il y a l’esthétique. La JEM, c’est la guitare qui ose. La guitare qui hurle visuellement avant même de hurler musicalement. La guitare qui dit : « Je suis un instrument, mais je suis aussi un personnage. »
Dans les années 80, où tout est plus grand, plus fort, plus coloré, la JEM devient une icône. Elle apparaît dans les clips, sur les scènes, dans les magazines. Elle devient un objet de désir, un symbole de réussite, un signe d’appartenance à une communauté de musiciens qui veulent aller plus loin.
Et surtout, elle inspire. Des milliers de guitaristes se mettent à rêver plus grand. Des fabricants se mettent à oser plus fort. Des ingénieurs se mettent à imaginer plus loin.
Article paru dans le numéro 381 de Guitar Part.
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