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Manu Lanvin + Zac Schulze Gang - Forum de Vauréal - Cergy, Le 20/05/26

Il existe des soirs où les étiquettes deviennent secondaires. Blues-rock, classic rock, pub rock ou rock tout court : peu importe finalement lorsque la scène reprend ses droits. À Vauréal, Zac Schulze Gang et Manu Lanvin ont offert deux visions complémentaires d’un même langage, fondé sur l’interaction, le collectif et cette énergie impossible à reproduire ailleurs que devant un public. Une soirée placée sous le signe du live dans ce qu’il a de plus vivant.

Zac Schulze Gang

Il y a des groupes qui trouvent naturellement leur place dans un festival thématique et d’autres qui profitent du contexte, sans pour autant réussir à exister une fois sortis de ce cadre. La venue de Zac Schulze au Forum de Vauréal permettait justement de vérifier de quel côté se situait le trio britannique. Quelques mois plus tôt, son passage au Rory Gallagher International Tribute Festival de Ballyshannon m’avait déjà laissé une impression solide : celle d’un groupe capable d’assumer un héritage évident sans tomber dans l’exercice de style. Dans un environnement où le blues rock britannique et irlandais occupe une place presque patrimoniale, le Zac Schulze Gang s’était imposé avec une forme de naturel assez rare. Revoir le groupe dans une salle française, loin de toute charge symbolique, revenait donc à poser une question simple : que reste-t-il lorsque disparaît le contexte ? Dès les premiers morceaux, principalement issus de « Straight to It » (2025) et de « Made Of Three » (2023), la réponse s’impose rapidement. Ce qui fonctionne chez Zac Schulze ne tient ni au décor ni à la référence mais à une compréhension très claire de ce qui fait encore vivre aujourd’hui un groupe de classic rock : le sens du collectif, la dynamique du live et la capacité à laisser les morceaux exister au-delà de leur version studio. Le trio joue sans surcharge, sans volonté d’impressionner, avec cette confiance propre aux formations qui savent que l’intensité se construit moins dans le volume que dans la circulation permanente de l’énergie.

Sur scène, cette mécanique repose avant tout sur l’équilibre des trois musiciens. Ben Schulze, derrière les fûts, refuse l’approche démonstrative pour privilégier un jeu tendu, mobile, qui maintient constamment le concert en mouvement. À la basse, Ant Greenwell occupe une fonction essentielle : donner de la profondeur sans rigidifier l’ensemble, installer un socle suffisamment souple pour permettre aux morceaux de respirer. Au centre de cette architecture, la guitare de Zac Schulze affirme une personnalité qui regarde clairement du côté du blues-rock britannique classique mais sans reproduire ses codes de manière figée. Son jeu conserve ce rapport très organique au morceau : les solos prolongent le mouvement au lieu de l’interrompre, les montées en intensité restent toujours intégrées à la logique collective. Cette approche est devenue particulièrement lisible lors d’une reprise de Dr. Feelgood, glissée dans le set avec une évidence presque programmatique. Plus qu’un clin d’œil ou une référence destinée aux initiés, ce choix révélait une partie essentielle de l’identité du groupe : ce lien direct avec l’esprit du pub rock britannique, cette manière de privilégier la tension, le groove et l’efficacité plutôt que la virtuosité affichée. Là où beaucoup utilisent ces références comme des marqueurs esthétiques, Zac Schulze semble davantage s’intéresser à ce qu’elles produisent encore sur scène.

C’est sans doute ce qui rend aujourd’hui le trio particulièrement convaincant dans un paysage classic rock souvent partagé entre nostalgie et reconstitution. Les influences sont parfaitement identifiables — Rory Gallagher et Gary Moore restent des présences diffuses dans le rapport instinctif à la guitare et dans cette culture du live où rien ne doit paraître totalement figé — mais elles ne prennent jamais le dessus sur le groupe lui-même. Zac Schulze ne cherche pas à reproduire un âge d’or ni à moderniser artificiellement un vocabulaire ancien. Le trio travaille dans une autre direction : retrouver les conditions qui ont fait naître cette musique — interaction, tension, spontanéité — et les remettre en circulation dans un contexte actuel. Au Forum de Vauréal, cette démarche s’est traduite par un concert sans artifices, porté par une cohérence constante et une vraie intelligence du format trio. Plus qu’une confirmation après Ballyshannon, ce passage français donnait surtout le sentiment d’assister à l’installation progressive d’un groupe qui a compris une chose essentielle : le classic rock reste pertinent lorsqu’il cesse de regarder vers le passé et recommence simplement à vivre sur scène.

Manu Lanvin

Acteur installé du blues-rock français contemporain, Manu Lanvin construit depuis le début des années 2000 un parcours qui donne moins l’impression d’une succession d’albums que d’une progression continue vers une forme de maturité scénique. Dès « Rangoon » (2003), puis avec « Sons of Blues » (2007), se dessine une manière d’aborder le blues qui ne cherche ni la reconstitution patrimoniale ni l’exercice de style : un son déjà tendu vers l’électricité, une écriture pensée pour le groupe et surtout cette idée que le concert reste le lieu principal où la musique prend son relief. Au fil des années, cette orientation se précise. « Mauvais Casting » (2010), « Grand Casino » (2012) puis « Blues, Booze & Rock’n’Roll » (2014) marquent un déplacement progressif vers une formule plus directe, plus dense, où chaque morceau semble conçu comme un futur moment de scène. Les structures se resserrent, les dynamiques s’affirment, l’efficacité devient un langage plutôt qu’un objectif. Avec « Crossroads » (2016), cette identité atteint une forme de stabilité, avant que « Grand Casino II » (2020) ne vienne confirmer ce qui apparaît désormais comme l’un des traits centraux du projet : une approche profondément « stage-driven », dans laquelle le disque n’est jamais pensé comme une finalité autonome mais comme l’extension naturelle de ce qui se construit devant le public. Chez Manu Lanvin, la scène n’est pas un espace d’illustration du répertoire ; elle est son véritable point d’origine.

Cette logique se retrouve immédiatement dans le concert lui-même. Le langage musical de Manu Lanvin reste solidement ancré dans le blues électrique — celui de Muddy Waters, B.B. King ou John Lee Hooker — mais il se développe à travers une grammaire beaucoup plus large, nourrie par le classic rock des années 70 et par une culture du son pensée pour le mouvement et l’impact. On retrouve cette manière de faire de la guitare un élément de propulsion plus qu’un simple instrument mélodique, dans une filiation qui évoque autant Led Zeppelin que les Rolling Stones, Jimi Hendrix ou Jeff Beck. Pourtant, ce qui domine sur scène n’est jamais la référence mais la circulation de l’énergie. Le set se construit sans rupture nette, dans une continuité presque physique où les morceaux cessent progressivement d’exister comme unités séparées pour devenir les fragments d’un même mouvement. L’intensité ne fonctionne pas par pics spectaculaires ; elle s’installe progressivement, s’épaissit, avance sans relâche. Le groupe joue comme un organisme unique, capable de maintenir une tension constante sans jamais donner l’impression de forcer le trait. Cette sensation tient notamment au rapport entre les instruments : la guitare ne cherche pas à dominer, la section rythmique ne se contente pas d’accompagner, chacun participe à une même dynamique collective. On retrouve ici quelque chose de très classique dans l’approche rock : cette idée qu’un concert réussit moins par l’accumulation de moments forts que par sa capacité à créer un flux dont il devient difficile de sortir.

Dans cette trajectoire continue, certains moments viennent néanmoins modifier légèrement la respiration du set. La reprise de Calvin Russell (Crossroads) ouvre ainsi un espace différent, plus retenu, presque introspectif. Sans chercher à réinterpréter ou à surcharger le morceau, Manu Lanvin choisit une lecture sobre, laissant apparaître ce qui faisait déjà la force de l’écriture originale : une forme de rudesse émotionnelle qui ne passe jamais par l’excès. Ce ralentissement momentané agit comme une suspension avant le retour du mouvement collectif. Puis vient Highway to Hell d’AC/DC, qui joue un rôle totalement différent dans l’économie du concert. Dès les premières mesures, le morceau agit comme un déclencheur immédiat. La reconnaissance est instantanée et la salle bascule presque mécaniquement dans une autre énergie : chants repris, tension relancée, sensation de collectif qui s’élargit soudain au-delà de la scène. Mais là encore, le choix du morceau n’a rien d’anecdotique. Plus qu’une reprise destinée à provoquer une réaction facile, il révèle une autre facette de l’identité musicale de Manu Lanvin : ce lien assumé entre blues électrique et culture du rock de scène, cette manière de comprendre que l’impact ne vient pas seulement du volume ou de la puissance mais de la capacité à créer un espace partagé. C’est probablement ce qui ressort le plus nettement au terme du concert : cette faculté à faire dialoguer héritage blues et efficacité rock sans opposer les deux, en gardant toujours le live comme horizon principal. À travers deux générations et deux trajectoires différentes, cette soirée aura surtout rappelé que le blues-rock et le classic rock continuent d’exister lorsqu’ils restent des musiques de scène avant d’être des répertoires. Entre énergie brute, sens du collectif et fidélité à l’instant du live, Zac Schulze comme Manu Lanvin auront chacun montré que cet héritage ne survit qu’à condition de continuer à avancer.

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